Intervention de Mgr Gemayel à Genève : « REFLEXION SUR LE VIVRE-ENSEMBLE, UNE NECESSITE MONDIALE"

34 SESSION DE CONSEIL DES DROITS DE L’HOMME
7 Mars 10h-12h Palais des Nations, salle XXIII ou XIV
« REFLEXION SUR LE VIVRE-ENSEMBLE, UNE NECESSITE MONDIALE"

Conférence intitulée : "Le respect mutuel et la coexistence pacifique comme condition de la paix et de la stabilité interreligieuse : soutenir les chrétiens et d’autres communautés" Événement parallèle

Co-organisée par les missions permanentes du Saint-Siège, du Liban, de la Fédération de Russie, de Chypre, de Grèce....

Panelists :
-  Metropolitan Hilarion, Chairman of the Department of External Church Relations, Russian Orthodox Church
-  H.E. Most Reverend Ivan Jurkovič, Apostolic Nuncio, Permanent Observer of the Holy See to United Nations in Geneva
-  Ms. Elena Agapova, Vice-President of the Imperial Orthodox Palestine Society
-  Ms. Natalia Narochnitskaya, President of the Institute of Democracy and Cooperation (Paris)
-  Rev. Olav Fykse Tveit, Secretary General of the World Council of Churches
-  Mons. Maroun Nasser Gemayel, Eparch of Notre-Dame de Paris (Maronite)
-  Very Reverend Archimandrite Ignatios D. Sotiriadis, Secretary of the Committee for Inter-Orthdox and Inter-Christian Relations of the Holy Synod of the Church of Greece
-  Mother Agnes Mariam of the Cross, Superior of the Monastery of St James the Mutilated, member of Musalaha Committee for national reconciliation (Syria)
-  Right Reverend Michael, Archbishop of Geneva and Western Europe in the Russian Orthodox Church Outside of Russia
-  Mr. Anatoly Viktorov, Director, Department for Humanitarian Cooperation and Human Rights, Ministry of Foreign Affairs of the Russian Federation

Moderator : Mr. John Laughland, British journalist, scholar, publicist

Intervention de Mgr Gemayel :

Au nom de notre patriarche Mar Béchara Boutros RAÏ, j’adresse un cordial remerciement aux organisateurs de cette rencontre…., souhaitant à vous toutes et tous un temps de paix, de clémence et d’amour.
Cela dit, nous sommes invités, ce matin, à réfléchir et à méditer à ce qui profite et unit les peuples de la terre, et non à ce qui provoque leurs dissensions. L’intolérance et le fanatisme ne doivent pas avoir une place au XXIème siècle. Ce ne sera pas difficile de vous convaincre, Vous qui prônez la paix, l’entente, la solidarité, l’acceptation de l’autre, et les valeurs de la famille, etc… Mon intervention portera sur les Chrétiens d’Orient à la lumière de l’expérience libanaise du "vivre-ensemble", et du "Liban-Message".
Ces quelques idées, que je vous soumets, ont comme arrière-fond l’existence de plus en plus difficile du christianisme dans plusieurs pays du monde, notamment ces quelques années au Moyen-Orient, où les chrétiens, après 1500 ans de vivre-ensemble, sont contraints de quitter la terre de leurs ancêtres, et on s’acharne à les éradiquer et les pousser à l’exode, et à l’aventure voire même à l’oubli. C’est leur mission auprès des musulmans qui est visée. Tout est fait pour détruire et casser cette expérience du vivre-ensemble. D’ores et déjà, on ne peut plus parler de "présence" efficace de ceux qui restent, mais plutôt d’une simple existence qui vacille entre la marginalisation et la neutralisation.
Cela dit, nous sommes amenés à poser les questions suivantes :
Quel sera l’avenir des Chrétiens d’Orient ?
Au point où nous en sommes, quel sera l’avenir des Chrétiens d’Orient ? Je réponds : L’avenir des Chrétiens d’Orient sera plus fructueux et utile voire indispensable en Orient, qu’en dehors de l’Orient. Leur avenir efficace sera ni en Amérique, ni en Europe, ni ailleurs. C’est en Orient, en Irak, en Syrie, en Egypte, en Jordanie, en Terre Sainte et au Liban qu’ils doivent rester, sur la terre de leurs ancêtres, sur la terre chargée de l’héritage culturel qui est le leur, et de leur patrimoine religieux, culturel et humain, auprès du musulman et du juif et du non croyant. Ils sont une partie inséparable de l’identité culturelle de l’Islam arabe. Ces deux parties sont responsables devant l’histoire et devant Dieu.
L’histoire démontre que, malgré tout le négatif, le vivre-ensemble est possible entre les peuples et il a son charme. Une collaboration serrée entre les trois religions monothéistes : le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam, s’est révélée très bénéfique et très enrichissante à travers les siècles. Les fidèles de ces trois religions vivaient côte à côte à la Méditerranée médiévale, en collaboration, en contacts, en échanges, et en complémentarité.
Même durant la période actuelle, pour prendre l’exemple du Liban, le vivre-ensemble s’est manifesté, même en pleine période de guerre, à tel point que, dans chaque chrétien libanais, on peut trouver une partie musulmane, et dans chaque musulman libanais, il s’est greffé une partie chrétienne. Ce Liban s’est imposé comme un modèle de dialogue et de convergence des religions et des cultures. Le dialogue de la vie de tous les jours, dialogue de la vie quotidienne, fonctionne parfaitement : dans l’éducation, le politique, le commerce, que d’expériences ! Que d’initiatives ! Retenons quelques-unes : Ensemble avec Marie, le 25 mars de chaque année est une fête nationale, à présent. La même expérience d’ouverture, autour de Marie, fait tache d’huile en France, avec Ephesia. Et ça marche bien, depuis trois ans déjà, dans plusieurs villes de France, et c’est à développer et à creuser davantage.
C’est pourquoi, ce Liban doit être aidé par les instances internationales, car sa formule de diversité est et doit rester une richesse pour l’Islam, pour le christianisme et le judaïsme. Si nous revenons à l’interprétation de nos livres saints, nous nous rendons compte que l’humanité de l’individu ne se réalise qu’avec la présence de l’autre. La vie avec l’autre n’est pas seulement une nécessité, exigée par la vie commune dans une société diversifiée, mais elle est surtout une richesse pour toutes les parties. Le VIVRE ENSEMBLE, qui devient actuellement un défi grave pour l’humanité, permet un brassage inventif des différentes parties.
C’est pourquoi, j’appelle à la fondation du "parti des modérés" et des pacifistes des tolérants sur les deux rives de la Méditerranée. Oui à la culture du dialogue ! Oui à la construction et le développement !
J’appelle à la constitution d’un front international commun pour faire cesser les guerres, et d’une coalition efficace, pour mettre un terme aux massacres et aux génocides. Une force internationale, juste, est exigée illico pour séparer les belligérants.

I - Cependant, il y a un certain nombre de leçons qui doivent être tirées, par les Chrétiens d’Orient :
a - Au niveau de l’identité : outre la suppression de la liberté de conscience et de culte, ils craignent les projets de dissolution, et le refus du droit à la différence.
b – Au niveau démographique : il est à remarquer une Natalité en baisse, une Emigration croissante, et un déséquilibre dans le dossier de la Naturalisation.
c – Au niveau économique : l’on assiste à un grand fléau : vente des terres, baisse des revenus, danger de l’embargo par voie de terre ou voie de mer ou voie d’air, mainmise sur l’eau.
d – Au niveau politique : une centralisation des services de l’Etat dans une société pluraliste, perte graduelle de l’Indépendance et de la souveraineté libanaise, participation formelle et inefficace des chrétiens au gouvernement du pays.
e - Je vous fais grâce du dossier de la sécurité, pour m’attarder au niveau religieux et moral : et je remarque l’ignorance du chrétien de son catéchisme, une baisse dans le niveau éthique et moral, un relâchement dans les mœurs et les bonnes habitudes, et une idolâtrie du dollar et retour au paganisme.
Et je termine avec le niveau culturel : je relève une baisse de la culture dans nos familles, dans nos collèges, dans notre société, malgré les efforts qui sont déployés, un relâchement au niveau académique, et une baisse dans l’édition du livre chrétien, ou composé par des chrétiens.

II - LEÇONS À TIRER PAR L’ISLAM ARABE : Plein d’associations se réclamant de l’Islam prêchent l’ouverture, le dialogue et la modération. L’Islam et les musulmans arabes se sont finalement mis dans une situation difficile. Ils ont intérêt à redorer leur image de marque face au monde tant politique que religieux, pour éviter l’équation : musulman égale terroriste et barbare. L’Islam a intérêt à se démarquer de tout ceux qui tuent et sèment la terreur en son nom. Il doit démontrer qu’un certain Islam est innocent de ces atrocités. Il a intérêt à encourager le courant des modérés et des pacifistes. Il a intérêt à engager le dialogue et sauvegarder le vivre-ensemble, et continuer l’ouverture à l’autre. La violence au nom de Dieu est démodée. Par contre, il est impératif de faire baisser l’analphabétisme, l’ignorance, et le chômage, autrement dit renforcer les services sociaux.
Mais, Je crois qu’il y va de l’intérêt de l’Islam d’œuvrer pour une vraie démocratie et l’Etat civil, dans le dire et dans la pratique. Sinon, les deux parties auront à payer les fâcheuses absences de ces deux conceptions. Le fait que l’Occident persiste dans l’attaque à l’Islam, l’interdiction du voile, le fait de bruler les livres saints, tout cela engage la haine et fait que les chrétiens d’Orient payeront le prix très fort.
L’Islam est appelé à rejoindre la main tendue des chrétiens arabes, originaux de cette terre.
Mais qui peut prouver que la politique des puissances occidentales envers les Arabes et les Musulmans reflète un visage chrétien ? Et qui peut dire que les gouverneurs en Occident agissent au nom du christianisme ?
Adopter l’Etat de droit ne veut pas dire sombrer dans la laïcité à la manière européenne et laissant de côté la foi ou l’appartenance religieuse ; ce n’est pas non plus travailler pour un régime à caractère religieux. Ce qu’il faut c’est œuvrer pour une citoyenneté.

III - LEÇONS À TIRER PAR LES CHRÉTIENS D’ORIENT EUX-MEMES :
Le grand danger que les chrétiens d’Orient courent est certainement la division entre eux. Ou disons, autrement, la non-solidarité entre eux. Ils cherchent en vain une cause qui les unit, qui dirige leurs efforts et qui motive leurs engagements. Au lieu d’être une richesse théologique, culturelle, économique et politique, leur diversité les disperse et les attache à des forces aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur. Le peu que l’on puisse dire c’est qu’ils pêchent, sans le savoir, contre leur précieux patrimoine et donnent quelquefois un contre-témoignage dans leur clientélisme, leur compromission et leur népotisme...
CONCLUSION

Les chrétiens d’Orient, malgré toutes leurs souffrances, les drames et l’injustice qu’ils subissent, sont toujours prêts à refaire l’expérience du vivre-ensemble avec les peuples du Moyen Orient. C’est là où résident leur vocation et leur génie. Il y va de l’intérêt de l’Europe et du Monde entier que les chrétiens d’Orient puissent témoigner auprès de l’Islam arabe pour concrétiser le dialogue interreligieux. Ils peuvent établir un pont culturel, spirituel, et politique entre les deux Mondes, et œuvrer pour la paix dans le monde. La protection demandée par les chrétiens n’est pas pour eux-mêmes, mais ils réclament des instances internationales et de l’Islam arabe de sauvegarder le modèle libanais, le fils ainé de la rencontre islamo-chrétienne, le Liban-Message !

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Mgr Gemayel à Genève, hôte du Nonce Apostolique Ivan JURKOVIC et toute son équipe pendant 2 jours.

(c) Eparchie Notre-Dame du Liban de Paris des Maronites - mis en ligne le 14 janvier 2013 - Mentions Légales