Mgr Gemayel lance un seul cri : les Chrétiens orientaux doivent rester en Orient pour cultiver l’expérience du « vivre ensemble »

Mgr Maroun Nasser Gemayel, l’Evêque des Maronites de France, a participé à une table ronde sur la « Période Ottomane 1516-1920 » organisée par Monsieur Naoum Abirached, président de la « Diaspora Libanaise Overseas », à l’Assemblée Nationale le 17 septembre 2015.
Madame Sabine Mohasseb – Saliba, Maître Hyam Mallat, Monsieur Emile Antony Issa El-Khoury se sont intervenus également, avec Maître Nadine Ghorayeb comme modératrice.

Pour des raisons techniques, nous publions seulement l’intervention de Mgr Gemayel :

Après son Voyage en Orient, Volney émet cette réflexion : En Egypte j’ai rencontré un chef, au Liban j’ai trouvé un peuple !

Cher confrère, Mgr Ignace HOUCHI,
Excellences
Mesdames et Messieurs.

Lorsque Monsieur Naoum Abi Rached, que je remercie vivement, m’a invité à prendre la parole, j’ai pensé que je me devais de traiter un sujet bien précis, qui concerne les Maronites et l’Orientalisme en France, au XVIIème siècle.
Mais pourquoi avoir choisi la France et le XVIIème siècle, plutôt qu’un autre pays et une autre époque ? C’est tout simplement parce que la France, sous le règne de Louis XIII et de Louis XIV, et sous l’impulsion d’hommes d’Etat tels que Richelieu, Mazarin et Colbert, se trouve, grâce aux Maronites, à la tête des études orientales en Europe.
Cette situation privilégiée de la France dans l’Orientalisme au XVIIème siècle, tient, je crois, à trois sortes de raisons : politiques, religieuses, et culturelles. Je ne vais pas entrer dans les détails, faute de temps. Je vais simplement vous rappeler que la Papauté a fondé un Collège, un séminaire on dit aujourd’hui, pour former le clergé maronite, en 1584, à Rome. Il eut une influence considérable sur l’Eglise maronite et sur l’Orientalisme en Occident.
Il lui fournit des cadres, patriarches, évêques et prêtres, formés à la romaine. Ils vont contribuer à l’occidentaliser.
Cette fondation du Collège maronite eut aussi une grande influence sur l’orientalisme en Europe au XVIIème siècle, parce que plusieurs savants maronites, sortis de ce Collège, enseignèrent, tant à Rome qu’à Paris, à Prague, à Vienne, à Milan, à Madrid, à Coïmbra au Portugal, le syriaque et l’arabe, et travaillèrent à éditer et à traduire des ouvrages religieux et profanes dans ces deux langues. Tel Gabriel Sionite, Youhanna Hasrouni, Abraham Ecchellensis, Sarkis al-Gamri et Sarkis al-Rizzi, un Assemani, un Gaziri, un Haddar...
Ces érudits ont profondément marqué l’Orientalisme européen, d’abord, parce que lorsque les maronites arrivèrent à Paris, les études arabes étaient aux mains des médecins qui ne s’occupaient que de la littérature médicale. Avec eux, d’autres disciplines furent enseignées et étudiées. L’Ecriture sainte, la liturgie et l’histoire. Quant aux études syriaques, elles étaient inexistantes avant l’arrivée des maronites, et pour un siècle, elles furent liées aux études arabes.
L’Orientalisme français du XVIIème siècle fut également marqué par les Maronites, dans le domaine de l’imprimerie ; parce que grâce a eux, les éditions en caractères arabes et syriaques, faits à Paris, purent rivaliser avec celles qui sortaient des célèbres imprimeries des Médicis et de la Propagande, également tenus par des Maronites, à Rome. On peut dire, que les Maronites de Paris rivalisaient avec les Maronites de Rome (Jacques Luna, Ibn Hilal, Youssef de Baslouqit...). Cela est si vrai qu’après le départ des Maronites, on n’imprima plus à Paris un seul ouvrage en caractères arabes ou syriaques, pendant un siècle.
Après un siècle de travail fécond, qui donna à l’Orientalisme français sa nouvelle orientation, les Maronites abandonnèrent l’enseignement de l’arabe et du syriaque aux élèves qu’ils avaient formés.
Il y a, je crois, plusieurs leçons à tirer de cette page de l’histoire de l’ouverture des Maronites à la France et à l’Eglise de Rome. Autrement dit, comment résumer l’expérience maronite en Europe ?
L’Eglise maronite doit à l’Eglise de Rome une formation nouvelle et un outil culturel très développé introuvable en Orient. Les Maronites ont appris une langue scientifique vivante, à savoir la langue latine, et les autres langues européennes : l’italien, le français, l’espagnole et le portugais. C’était également l’occasion d’apprendre la philosophie et la théologie thomiste.
Mais qu’a offert l’Eglise maronite à l’Occident ?
- Elle fit connaitre les pères syriaques qui étaient méconnus avant leur arrivée en Europe. L’Eglise latine ne connaissait que le rite latin, car elle avait éliminé les autres rites qui existaient en Occident, tel le gallican, le mozarabe, le celtique… S’ouvrant à l’Eglise maronite, elle découvre un nouveau rite, antiochien, syriaque, Mais CATHOLIQUE ! Rome ne tolérait pas l’existence de minorités chrétiennes sous son obédience qui ne prient pas en latin. L’exemple des maronites a encouragé la papauté à attirer d’autres églises orientales, qui s’accrochent à leur rite, mais restent quand même en totale communion avec l’Eglise latine. Ainsi, les Eglises uniates se sont mises en place : les Chaldéens, les Syriaques catholiques, les Arméniens catholiques, les Coptes catholiques…..
L’Occident européen, s’ouvrant a l’Eglise maronite, a fait la connaissance de deux langues : l’une allant à la disparition, la langue syriaque, et l’autre, une langue vivante, parlée par les musulmans arabes. Grâce à ces deux langues, la philosophie arabe a pu frayer chemin vers l’Occident.
Enfin, grâce aux Maronites, une quantité énorme de manuscrits arabes et syriaques ont trouvé bon accueil dans les bibliothèques d’Europe. C’est à eux que revient le mérite de dresser les catalogues et la traduction aux savants européens.
Pour finir, où sommes-nous de tous ces efforts, de tout cet acquis culturel bâtis par les ancêtres ? Qu’est-ce qui a favorise la survie de cette petite église maronite orientale a travers les siècles, du moins sous l’Empire ottoman ? Ce n’est certainement pas l’économie, ni la démographie, ni la force militaire… C’est sans doute l’option culturelle qui préserve l’identité des peuples.
Qu’il me soit permis, pour conclure cette intervention, sur un plan plus large, de faire un saut dans l’avenir. Puisque le problème culturel est un problème interpersonnel, nous sommes en droit de nous demander : quel homme chrétien nos églises d’Orient, ouvertes à l’Occident, ont-elles formé ? A-t-on formé des chrétiens séparés du Monde musulman, inadaptés au Monde arabe, en général ? Si on estime que les Maronites et les chrétiens orientaux appartiennent à l’Orient, doivent-ils rester « orientaux », ou au contraire devenir des « occidentaux », c’est-a-dire ce qu’ils ne sont pas initialement ?
A l’heure actuelle, avec les nouvelles donnes religieuses et géopolitiques, on doit pouvoir répondre rationnellement à toutes ces questions. Un point nous parait hors de conteste : pour qu’un peuple puisse acquérir une culture véritable, il lui faut tenir compte de ses racines. Le projet forcé « d’occidentalisation » ou d’ « européisation », à la suite des migrants, qui déferlent en Europe, ne sauraient être durable. Car, les qualités propres d’un peuple, ou les défauts, ses traditions et ses habitudes ne manqueront pas de reparaitre au moment propice. C’est pourquoi, pour que les peuples du Moyen-Orient puissent parvenir à un meilleur développement culturel et subsister en tant que communautés, il est impératif pour eux de s’épanouir avant tout dans leur environnement et leur milieu. Ils ne peuvent en faire abstraction : ils sont conditionnés par des données géographiques, linguistiques, historiques et culturelles communes.
C’est pourquoi, ma thèse consiste à soutenir que les Orientaux de l’Expansion ont un rôle capital à jouer dans la réforme éventuelle, non seulement économique mais aussi dans la reforme spirituelle, culturelle et politique. C’est vrai, nous avons un besoin impératif de l’Occident, des européens et des habitants du monde entier. Mais un seul cri : les Chrétiens orientaux doivent rester en Orient pour cultiver l’expérience du « vivre ensemble » avec l’Islam et le judaïsme. La culture du vivre-ensemble se bâtit sur des thèmes de tolérance et de paix, d’égalité, de fraternité, de solidarité, d’altruisme, de respect et de dignité de l’autre.
On ne demande pas à une clef d’être volumineuse, mais d’ouvrir la porte… Malgré tous les malheurs de guerre, une des clefs du Moyen-Orient est le Vivre ensemble, et peut-être n’y en a-t-il pas d’autres !

Mgr Maroun Nasser GEMAYEL (2015)
Evêque de l′éparchie maronite Notre-Dame du Liban de Paris
Visiteur Apostolique des Maronites de l’Europe

(c) Eparchie Notre-Dame du Liban de Paris des Maronites - mis en ligne le 14 janvier 2013 - Mentions Légales