Aidez nous à rester en Orient pour cultiver la culture du « vivre ensemble »

Aidez nous à rester en Orient pour cultiver la culture du « vivre ensemble »

Pour commencer, j’adresse un cordial remerciement à Madame Marie Laure STURM. C’est grâce à elle que je suis ici.

Merci également à vous, Mesdames et Messieurs, ici présents.
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Parler des chrétiens d’Orient devient, ces temps-ci un plat quotidien. L’Europe se réveille, à juste titre, aux grands tournants de l’histoire. En elle se réveille certainement une nostalgie orientale ; je dirais une vocation méditerranéenne et un retour au Bassin méditerranéen, au MARE NOSTRUM, qui n’est pas seulement le berceau de foi, de science et de civilisation, mais un point de convergences, de rassemblement et de confrontations positives.
Je ne suis pas venu pour m’apitoyer ou pour vous faire apitoyer sur le sort des chrétiens d’Orient, ni pour vanter leurs gloires antiques dans le développement théologique et culturel qui est le leur. Je ne suis pas venu non plus pour vous rappeler qu’ils ont été les premiers à accepter l’annonce de l’Evangile, ou qu’ils ont eu une expérience séculaire exceptionnelle interreligieuse et interculturelle avec le monde juif, le monde païen (romain, grec, phénicien…), et plus tard avec les différentes civilisations et religions de la terre.
C’est pour réfléchir ensemble, à haute voix, au sujet de la situation dramatique par laquelle passent ces Chrétiens d’Orient dans les pays musulmans, exposer ma réflexion, et proposer une esquisse de solution, que Madame Marie Laure STURM m’a invité à prendre la parole. Je l’ai intitulé « REFLEXION SUR LE VIVRE-ENSEMBLE, UNE NECESSITE MONDIALE ».

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PREMIERE PARTIE

UN petit RAPPEL : Cette intervention fut écrite, d’abord, à la lumière du drame que vit, depuis quelques années, le Moyen-Orient, un siècle après le génocide des Arméniens et des Assyriens, et la famine qui a causé la mort d’un tiers des Maronites du Mont-Liban (1895 et 1915-1916…). Elle a, ensuite, comme arrière plan, l’existence de plus en plus difficile du christianisme dans plusieurs pays du monde, notamment au Moyen-Orient, où l’on est contraint à une sorte de repli sur soi-même. Cette existence, voire même cette présence, vacille entre la marginalisation et la neutralisation d’un côté, et la persécution, voire le transfert des chrétiens, de l’autre. Si le nombre des chrétiens était évalué à ¼ de la population, sous le régime Ottoman (1516-1918), ce nombre est estimé aujourd’hui à 10 pour cent en Egypte, 35 pour cent au Liban, 6 pour cent en Syrie (avant les derniers événements) et en Jordanie, 4 pour cent en Palestine et en Israël, 3 pour cent en Irak, en Turquie et en Iran 0,2 pour cent.

Mais notez bien : ce n’est pas le petit nombre ou le « petit reste » qui pose problème, c’est plutôt la manière de traiter avec l’AUTRE, avec celui qui est différent de nous, chrétiens, ou même d’autres religions ou confessions, y compris des musulmans, qui fait défaut. Ce que l’on constate c’est que les chrétiens, s’ils ne sont pas déracinés et chassés, sont réduits à l’Eglise du silence, ou mieux à l’église des catacombes, où les fidèles sont empêchés de manifester leur foi. Car, la possibilité de s’exprimer en tant que chrétiens, (construire des Eglises, porter une croix, avoir une Bible…), est passible d’entraîner des conséquences fâcheuses. Cela peut conduire en prison, ou à la perte du travail, si ce n’est pas la vie, ou carrément réduits à … l’émigration et l’errance.

Quel sera l’avenir prochain ? Sur quelle base le Monde arabe va-t-il être bâti ? LA VISION CHRÉTIENNE DE L’ÉTAT DE DROIT serait-elle la solution égale pour tous ? En tout cas, une nouvelle carte géopolitique est en train d’être dessinée, en ce début du XXI siècle.

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TROIS RÉFLEXIONS RELATIVES À LA SITUATION ACTUELLE :
1ère RÉFLEXON : Aujourd’hui, comme toujours, des conflits et des tensions existent dans chaque région du monde, des conflits d’intérêts entre les peuples. Cela n’est pas nouveau ! Ça a toujours été ainsi, depuis Caïn et Abel ! C’est une constante dans l’histoire ! Mais de notre temps, c’est différent ! Les Mass Media nous le font savoir rapidement et instantanément, et l’on vit avec. Bien plus, nous assistons à une prolifération des armes qui sèment la violence et la terreur qui se barricadent derrière les lois, les institutions et les idéologies politiques et religieuses, entrainant des inégalités sociales, se caractérisant par l’ignorance, l’analphabétisme, la pauvreté, la faim, les massacres et l’oppression, au nom d’une certaine « liberté d’expression », au nom d’une fausse démocratie, d’une religion, ou d’un acquis historique la plupart du temps non justifié.

2ème RÉFLEXION : On aurait souhaité que le débat et la tension restassent sur un niveau scientifique et académique. Or, le 21ème siècle commence bien par être « un siècle religieux ». Nous assistons au réveil des adeptes des religions du Monde, s’affichant sans scrupules par leur appartenance religieuse. Se rattachant à l’identité, la dimension religieuse se manifeste sans scrupule et sans complexe, malgré l’expansion des « idées laïques » et de la citoyenneté dans le monde. Interprétée différemment, elle engendre le radicalisme, le fondamentalisme, l’obscurantisme, et la rigidité dans les idées qui a le dessus dans quelques endroits du globe. On est en mesure de nous demander : OÙ VA-t-on ? Où va L’HUMANITÉ ?? Est-ce que l’on se dirige vers une troisième guerre mondiale ? Quand la conscience mondiale va-t-elle se réveiller ? Quand quelques Mass Media vont-elles cesser de déformer la vérité et œuvrer finalement pour le Bien et la justice ? Si ce ne sont pas les valeurs monothéistes : juives, chrétiennes, ou musulmanes, qui doivent s’imposer, c’est à l’humanisme de se réveiller, même s’il ne se réclame d’aucun Dieu.

3ème RÉFLEXION plutôt positive : L’histoire démontre que, malgré les facteurs de division, le vivre-ensemble entre chrétiens et musulmans a été possible, et reste toujours possible ; bien plus, il a son charme car c’est une exigence internationale. Une collaboration serrée entre les trois religions monothéistes : le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam, s’est révélée très bénéfique et très enrichissante à travers les siècles. Les fidèles de ces trois religions vivaient côte à côte à la Méditerranée médiévale, en collaboration, en échanges mutuels, en contacts et en complémentarité. Je pense à Damas des Omeyyades, à Bagdad des Abbasides, à Alep, et tout récemment à Beyrouth et les autres villes mixtes depuis l’Egypte jusqu’aux pays du Golfe... Mais, que dire de l’expérience du vivre-ensemble en Espagne du temps des Arabo-Maures qui ont réussi à fonder un Califat ami des sciences et des lettres ? Nulle part les délices de l’Islam ne furent aussi pleinement mis en valeur que dans l’Alhambra de Grenade ! Bien plus, aucun pays d’Europe n’eut une si grande et si brillante communauté juive (Andalousie, Tolède…). Les Chrétiens avaient tendance à apprendre des choses des Musulmans, qui introduisirent en Espagne les grandes lignes de la pensée grecque, y compris aristotélicienne, Saint Thomas d’Aquin devait la concilier avec le Christianisme.
La Reconquista Cristiana hostile, non seulement à l’Islam, mais aussi au phénomène de l’arabisation et de la berbérisation, s’employa jusqu’à éloigner les Maures de la péninsule hispanique et à bruler leurs livres. Même sort pour les Juifs : nombreux furent ceux qui se rendirent à Constantinople. Ce qui a subsisté des bibliothèques arabes est infime comparativement à ce qu’elles contenaient.

Même durant la période actuelle, pour prendre le cas du Liban, le vivre- ensemble s’est avéré très bénéfique et a montré ses preuves positives, à tel point que, dans chaque chrétien libanais, on peut trouver une partie musulmane, et dans chaque musulman libanais, il s’est greffé une partie chrétienne. Une expérience unique au monde !!! Une expérience à poursuivre !!! Une expérience à imiter !!! Une expérience presque unique à ne pas démolir !!! Une expérience à développer et encourager !

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Si donc, à travers les siècles, il y avait toujours eu des exactions, des guerres, des invasions, des barbaries, et des comportements en dehors des normes, c’était relativement limité, et finissait par un arrangement, et quelquefois par une servitude d’un peuple à un autre peuple ; et toujours par un modus vivendi. Mais, ce à quoi on assiste, ces derniers temps, au XXIème siècle, a dépassé toutes les bornes, et est sorti de la logique historique du commun. C’est d’abord l’échec total de la politique mondiale pour imposer la paix, la justice, et le développement égal à tous les peuples. Un échec cuisant de la diplomatie internationale, concernant les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité… Un échec et une honte pour les défenseurs des droits de l’homme, de l’enfant, de la femme, du patrimoine des peuples…Une passivité, une lâcheté et une indifférence sans pareil, Ponce Pilate est toujours présent : ses partisans sont très nombreux !!! Les Chrétiens d’Orient sont quasiment abandonnés à leur sort, menacés de mort et de disparition, tel Jésus sur la Croix.

POURQUOI TOUT CELA ? QUI MÈNE LE JEU ? - Des fantômes ? Bien sûr que non ! On ne connait pas encore tout le paysage et on ne saura les dessous de l’affaire que bien plus tard, dans les archives des chancelleries.

 Pour les uns, c’est une vengeance historique des Juifs contre les Babyloniens (Nabuchodonosor).
 Pour d’autres, c’est le choc des civilisations. Pour d’autres encore, c’est de l’obscurantisme religieux…
 Pour d’autres c’est une guerre entre Sunnites et Chiites. Entre des puissances régionales. Mais cela n’est certainement pas étranger aux intérêts économiques et aux influences politiques des grandes puissances.

Dans de pareils cas, les valeurs humaines n’ont-elles plus droit de cité ? En tout cas, sans être dupes ou naïfs, ce qui se passe ne relève pas du pur hasard. Il semble que ce qui se passe a été mijoté depuis un certain temps, et il est orchestré à merveille, sous la table. On voit bien que des projets de reconstruction totale du Moyen-Orient est en train d’être mise en pratique, en œuvrant à la création de nouveaux pays plutôt confessionnels. On utilise la religion à des fins très particulières, en faisant apparaitre le fondamentalisme politico-religieux à une échelle plus grande, avec des moyens très sophistiqués plus dévastateurs, et en refusant l’autre et toute modération, semant la terreur et la mort. On menace la civilisation, on change le cours de l’histoire des peuples, on éliminant leur patrimoine culturel, et en provoquant leur émigration de leur espace géographique, socio-culturel et religieux, en les déracinant de leurs pays d’origine, leurs patries historiques. On va vers l’absurde, on s’achemine vers l’aventure.
Disons les choses autrement : dans plusieurs endroits du globe, on assiste à une persécution contre les chrétiens, à la destruction de leurs églises, leur patrimoine culturel qui concerne d’ailleurs l’humanité entière. C’est le drame des chrétiens d’Orient ; l’Orient se vide de ses habitants originels. Pourquoi s’acharne-t-on à remettre à zéro tout le vivre-ensemble, entre chrétiens et musulmans et autres civilisations ?

Mesdames et Messieurs,

Il est temps que les consciences se réveillent en faisant cesser la guerre, en faisant embargo sur les armes. Il est temps que les droits légaux des peuples soient reconnus et respectés. Combien sommes-nous encore loin de l’Edit de Milan (313), d’un côté, et de la déclaration des Droits de l’Homme (1948), de l’autre ! L’Occident européen pleure jusqu’à présent la chute de Constantinople, en 1453, il ne servira à rien de pleurer plutard le sort des chrétiens d’Orient.

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DEUXIEME PARTIE : LEÇONS à TIRER
CONSTATATION - RESPONSABILITÉ INTERNATIONALE :

Que constate-t-on ? Que voit-on ? Permettez-moi de souligner que les décideurs de ce monde semblent être des schizophrènes : ils demandent la chose et son contraire.
 On réclame le jugement des corrompus et on refuse le jugement des assassins.
 On se rue contre le fondamentalisme terroriste dans quelques endroits, mais on laisse faire dans d’autres endroits.
 On réclame la sauvegarde de la légitimité internationale et on retarde l’application des décisions.
Pourquoi les puissances de ce monde sont-elles arrivées jusque-là ??? Parce qu’elles ont perdu les critères moraux, et retourné à l’esprit tribal, aux intérêts particuliers et égoïstes. Disons-le d’une autre manière : elles ont atteint ce stade de décadence et de corruption parce qu’elles n’arrivent pas à mettre un terme à la folle rivalité qui régit ses intérêts particuliers. Aliénées, elles adoptent la culture de la violence et de l’exclusion. Deux poids, deux mesures !
Comment réagir ? Faut-il désespérer ? Bien sûr que non. Les instances internationales sont appelées à constituer un front commun pour faire cesser les guerres, une coalition efficace, pour mettre un terme aux massacres et aux génocides. Une force internationale, juste, est exigée pour séparer entre les belligérants. Il y va de la responsabilité de l’Occident de partager ses acquis démocratiques, culturels, économiques, juridiques…avec les pays du tiers-monde. Si l’on ne fait rien, on démontre encore une fois que l’on est complice. Il n’est pas permis de se dérober, en disant qu’on n’est pas au courant de ce qui se passe. Les mass medias sont à présent partout et à la portée de tout le monde. Inutile de jouer le rôle de Caïn ou de Ponce Pilate.
Ecoutez ce que je veux vous dire : Si cette mesure de faire cesser la guerre n’est pas adoptée, le plus rapidement possible, la situation va se retourner impérativement contre l’Occident. Si les chrétiens d’Orient ont tenu bon 1400 ans avec l’Islam, provoquant la Renaissance arabe et leur lente ouverture à la modernité, l’Europe ne le fera pas aussi longtemps. L’Europe historique a eu un problème avec l’autre. Elle a fait l’expérience des Croisades et des Inquisitions contre l’Islam et les Infidèles. Elle a connu les guerres de religions…
Les chrétiens d’Orient, malgré toutes leurs souffrances, les drames et l’injustice qu’ils subissent, sont toujours prêts à refaire l’expérience du vivre-ensemble avec les peuples du Moyen Orient. C’est là où résident leur vocation et leur génie. Il y va de l’intérêt de l’Europe et du Monde entier qu’ils restent auprès de l’Islam arabe. Il y va également de l’intérêt du dialogue interreligieux. Ils peuvent établir un pont culturel, spirituel, et politique entre les deux Mondes, et œuvrer pour la paix dans le monde.
Ce que les chrétiens réclament, pour eux et pour tous les autres, ce sont le droit à la vie, le droit à la liberté et le droit à la justice. Aidez-les à jouer ce rôle. La vie avec l’autre exige beaucoup de courage et beaucoup de responsabilité. La vie avec l’autre n’est pas seulement une nécessité, exigée par la vie commune dans une société diversifiée, mais elle est surtout une richesse pour toutes les parties. Le vivre-ensemble, qui devient un défi grave pour l’humanité, permet un brassage inventif des différentes parties. Il faut l’imposer.

1 - LEÇONS À TIRER PAR L’OCCIDENT : l’Occident doit tirer des leçons. Les gouvernements occidentaux sont fautifs dans la mesure où il ont permis l’exception arabe parce qu’ils croyaient que leurs intérêts dans la région seraient mieux servis par la promesse illusoire de « stabilité » de dirigeants autoritaires que par les incertitudes d’un gouvernement élu.
Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, l’Occident a semblé se contenter d’appuyer une série d’autocrates arabes, pourvu qu’à leur tour ils soutiennent les intérêts occidentaux. Ailleurs, les gouvernements, du moins en principe, étaient censés être au service de leur peuple, mais l’Occident comptait sur les monarques et les hommes forts du monde arabe pour garantir « la stabilité », pour maintenir le couvercle sur les revendications populaires. La promotion mondiale des droits humains comportait une exception arabe.
Le Printemps arabe a démontré que nombre de personnes dans la région ne partagent pas la complaisance de l’Occident envers les régimes autocratiques. Ne voulant plus être les sujets passifs de dirigeants égoïstes, ils ont commencé à insister pour devenir les citoyens à part entière de leur pays, les propres artisans de leur destin. Dans un pays après l’autre, un acte de répression a suscité l’indignation populaire envers un régime qui avait fait un pas de trop dans la violence. Cette fois, la rue arabe, très discutée mais inactive depuis longtemps, s’est levée et a bouleversé l’ordre ancien. En trouvant leur voix et leur pouvoir collectifs, les peuples de la région ont transformé leur vie politique de telle manière qu’il ne sera pas facile de revenir en arrière.
Les arabes n’ont pas réussi à fonder des démocraties et des citoyens. D’autres pays islamiques l’ont mieux fait.

Cinq raisons principales expliquent l’acceptation passée par l’Occident de ces soi-disant présidents et monarques à vie.

- La première raison était le souhait de contenir toute menace de l’islam politique contre les intérêts occidentaux.

- Une deuxième raison de l’indulgence occidentale envers les hommes forts arabes a été la perception qu’ils pouvaient aider à combattre la menace du terrorisme.

- Troisièmement, l’Occident a plus fait confiance aux autocrates arabes qu’au peuple arabe pour parvenir à un modus vivendi avec Israël — un facteur qui a été particulièrement important dans la politique envers l’Égypte, la Jordanie, et dans une certaine mesure la Syrie et le Liban.

- Quatrièmement, l’Occident a considéré les autocrates arabes comme le meilleur moyen de maintenir les flux pétroliers.

Enfin, l’Occident — en particulier l’Union européenne — s’est tourné vers les gouvernements autoritaires de la région pour endiguer la migration.

2 - LEÇONS À TIRER PAR L’ISLAM ARABE :
Je ne suis pas apte à donner des leçons à l’Islam, ni à qui que ce soit. Plein d’associations se réclamant de l’Islam prêchent l’ouverture, le dialogue et la modération. L’Islam et les musulmans arabes se sont finalement mis dans une situation difficile. Ils ont intérêt à redorer leur image de marque face au monde tant politique que religieux, pour éviter l’équation : musulman égale terroriste et barbare. L’Islam a intérêt à se démarquer de tout ceux qui tuent et sèment la terreur en son nom. Il doit démontrer qu’un certain Islam est innocent de ces atrocités. Il a intérêt à encourager le courant des modérés et des pacifistes. Il a intérêt à engager le dialogue et sauvegarder le vivre-ensemble, et continuer l’ouverture à l’autre. La violence au nom de Dieu est démodée. Par contre, il est impératif de faire baisser l’analphabétisme, l’ignorance, et le chômage, autrement dit renforcer les services sociaux.
A présent, il n’est pas possible que la situation persiste telle qu’elle fut durant le 1er et le 2d millénaire. L’expérience négative d’une partie du passé, ainsi que l’absence de l’égalité dans la citoyenneté, et le discours salafiste nourrissent la violence au nom de la religion. Le chrétien n’a pas encore oublié l’expérience amère de la dhimmitude et tout ce qui en découle.
Mais, Je crois qu’il y va de l’intérêt de l’Islam d’œuvrer pour une vraie démocratie et l’Etat civil, dans le dire et dans la pratique. Sinon, les deux parties auront à payer les fâcheuses absences de ces deux conceptions. Le fait que l’Occident persiste dans l’attaque à l’Islam, l’interdiction du voile, le fait de brûler les livres saints, tout cela engage la haine et fait que le chrétien d’Orient payera le prix très fort.

L’Islam est appelé à rejoindre la main tendue des chrétiens arabes, originaux de cette terre. Ils l’ont accueilli dès les premiers temps, rejetant leur alliance avec leurs coreligionnaires, les Byzantins, qui les accablaient soit par les impôts, soit par leur comportement méprisant et despote. Mais, petit à petit, il s’est avéré qu’ils sont devenus, de nouveau, des otages des luttes entres les Grands de ce monde, devant subir les réactions de l’Islam Salafiste qui ne distinguait pas entre eux et les Chrétiens d’Occident. Mais qui peut prouver que la politique des puissances occidentales envers les Arabes et les Musulmans reflète un visage chrétien ? Et qui peut dire que les gouverneurs en Occident agissent au nom du christianisme ? Crions très haut que les chrétiens d’Orient ont été les bâtisseurs du Moyen-Orient, et ils existaient bien avant l’avènement de l’Islam. Bien plus, ce sont eux qui ont produit la culture arabo-musulmane, et c’est à eux que revient le mérite de faire connaître l’Islam à l’Occident, et d’enseigner la langue arabe à maintes générations occidentales éprises de l’orientalisme. Ils furent les champions de tout le mouvement de traduction et les passeurs de cultures entre le monde grec, syriaque, latin et arabe. Grâce à eux les trésors de l’Orient ont du passer dans les langues européennes, et les trésors de l’Occident dans des langues orientales. Les chrétiens d’Orient ne méritent pas ce sort de la part du monde musulman ; leur marginalisation et leur déracinement auront des conséquences très néfastes.

Je crois que des nations arabes renaissent sur la base d’une large acquisition de la culture occidentale, (….) ne diminue en rien leur particularité islamique. Au contraire, cela consolide leurs propres responsabilités. La civilisation arabe renaîtrait sur deux directives fondamentales : l’affirmation catégorique du droit de chaque peuple arabe à son indépendance nationale, et l’affirmation du droit de la nation arabe à l’unité de tous les Arabes.
Adopter l’Etat de droit ne veut pas dire sombrer dans la laïcité à la manière européenne et laissant de côté la foi ou l’appartenance religieuse ; ce n’est pas non plus travailler pour un régime à caractère religieux. Ce qu’il faut c’est œuvrer pour une citoyenneté.

3 - LEÇONS À TIRER PAR LES CHRÉTIENS D’ORIENT EUX-MEMES :
Le grand danger que les chrétiens d’Orient courent est certainement la division entre eux. Ou disons, autrement, la non solidarité entre eux. Ils cherchent en vain une cause qui les unit, qui dirige leurs efforts et qui motive leurs engagements. Au lieu d’être une richesse théologique, culturelle, économique et politique, leur diversité les disperse et les attache à des forces aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur. Le peu que l’on puisse dire que c’est qu’ils pèchent, sans le savoir, contre leur précieux patrimoine et donnent quelquefois un contre-témoignage dans leur clientélisme, leur compromission et leur népotisme...

C’est Antioche, Alexandrie, Constantinople et Jérusalem, en communion avec Rome, qui doivent finalement nous réunir pour nous unir. C’est-à-dire notre appartenance à nos origines syriaque, araméenne, grecque et copte. C’est-à-dire notre appartenance au Christ et à son Evangile. L’héritage des Eglises apostoliques d’Antioche, d’Alexandrie et de Jérusalem, ainsi que leur patrimoine, sont communs à toutes les églises d’Orient.

Par ailleurs, si l’on croit que les persécutions de tous les côtés augmentent le flot considérable des réfugiés-victimes, pour fuir les massacres, la prison, la faim, la mort, et toute sorte d’exaction ou d’extermination, vont faire peur aux chrétiens et vont les pousser à changer de religion, cela est pure chimère. L’Eglise n’a pas peur, elle est habituée à ce genre d’incompréhension et de refus qui peut tourner en positif ecclésial de premier ordre. Elle est rodée déjà depuis les premiers temps. Rappelez-vous la réflexion de Tertullien : « Le sang des martyrs n’est que semence de l’Eglise ». Cette église tient bon par celui qui la fortifie, et les persécutions augmentent du fait même le nombre des témoins et des martyrs ! C’est le moment idéal pour que les Chrétiens d’Orient puissent renouveler leur foi, retrouver leur vocation de témoins, et manifester leur attachement au Seigneur Ressuscité en travaillant sincèrement pour leur unité ! D’ailleurs, l’Eglise n’avance jamais sans martyrs !!!

CONCLUSION

En fin, et au terme de cette intervention, je réitère ma croyance à la renaissance du Proche Orient, à son émancipation et à son resurgissement du fond de son histoire. L’égalité, la fin des oppressions, la fin des discriminations et de toutes les dépendances sont les conditions sine qua non de la fraternité. Le Moyen Orient ne doit plus rester le pays des conflits, mais celui d’une nouvelle sagesse, dans la paix et la démocratie.

Il y va de la responsabilité internationale de soutenir fermement les efforts courageux des peuples arabes pour revendiquer leurs droits jusqu’à ce que ces efforts soient récompensés, et de veiller à ce que le renversement d’un régime autocratique ne conduise pas à son remplacement par un autre du même genre.

En un mot, les deux civilisations arabe et occidentale, se sont unies pour créer une civilisation unique en son genre (sui generis) basée sur l’humanisme et attachée à une culture universelle, en conformité au droit des peuples et au respect des minorités. Cette culture, qui est synthèse de l’hellénisme, de la civilisation christiano-romaine, de l’arabisme et de la latinité, mérite d’être vécue. Si confrontation des idées il y a, cela pourrait grandement aider au rapprochement des peuples et faire disparaitre des complexes psychologiques, faits de méfiance ou de peur. C’est dans la convergence de nos efforts communs que nous retrouvons notre humanité, basée sur le besoin de charité et de justice, et éprise de paix et de liberté, sans lesquelles il n’est pas de vraie culture.

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Peut-on parler d’ESPOIR ? La disparition des chrétiens a déjà commencé depuis bien longtemps, depuis plus d’un siècle : Arméniens, Assyriens, Chaldéens, Maronites (famine, émigration)…
L’espoir, on le retrouve auprès des saints : Charbel, Rafqa, Hardini, Béchara Abou Mrad, Marie Alfonsine, Maria Bawardi… On le retrouve auprès des honnêtes gens qui sont très nombreux. On le retrouve auprès de la jeunesse, prête à être bien encadrée, et attend qu’elle soit inculquée des valeurs de l’Evangile. C’est à l’Eglise locale de le faire. Mais je soutiens également que les chrétiens Orientaux de l’expansion ont, également, un rôle capital à jouer dans la réforme éventuelle, non seulement économique mais aussi dans la reforme spirituelle, culturelle et politique. Et ce sera l’objet d’une autre conférence !!!

UN CRI : Oui, nous, chrétiens d’Orient, nous avons un besoin impératif de l’Occident, de vous européens et habitants du monde entier. Un seul cri : aidez nous à rester en Orient pour cultiver la culture du « vivre ensemble » avec l’Islam et le judaïsme. Il y va de notre vocation de le faire. La culture du vivre-ensemble se bâtit sur des thèmes de tolérance et de paix, d’égalité, de fraternité, de solidarité, d’altruisme, de respect et de dignité de l’autre.
Je ne crois pas que ce que je viens de dire soit « pure théorie » ou relève du domaine des rêves. Non ! Les théories sont vérifiables et les rêves sont réalisables. L’Eglise ne peut respirer qu’avec ses deux poumons : l’Oriental et l’Occidental. Et, grâce aux Eglises d’Orient, qui à présent ont adopté la langue arabe comme langue de prière, le royaume des Cieux peut être mieux annoncé.

Mgr Maroun Nasser GEMAYEL (2015)
Evêque de l′éparchie maronite Notre-Dame du Liban à Paris et Visiteur Apostolique des Maronites en Europe

ANNEXE
I - Est-il vraiment nécessaire de rappeler ce que l’on entend-on par l’expression « Chrétiens d’Orient » ???

Cette expression sert ainsi parfois à désigner « au sens le plus large » les chrétiens non-latins, donc surtout orthodoxes. Elle sert plus particulièrement pour définir les chrétiens qui relèvent essentiellement des « Églises orthodoxes orientales » - ou non-chalcédoniennes (Églises des deux et des trois conciles) - mais aussi parfois des « Églises orthodoxes d’Orient » - ou « chalcédoniennes » (Églises des sept conciles) - auxquelles certains auteurs catholiques ajoutent les Églises catholiques orientales.
Les chrétiens repris sous ces appellations représentent des minorités plus ou moins importantes présentes en Iran, Turquie, Inde, Pakistan, Indonésie, Éthiopie, en Érythrée, en Égypte, en Arménie, en Syrie et au Liban mais aussi à travers leurs expansions européennes, nord et sud-américaine ou encore australienne.

La naissance des communautés chrétiennes en Orient :
Le christianisme est né et s’est d’abord développé dans la partie orientale de l’Empire romain. C’est à Antioche, alors capitale de la province romaine de Syrie, que les disciples du Christ ont eu pour la première fois reçu le nom de « chrétiens ». Si les débuts du christianisme sont relativement bien connus, il est plus difficile de retracer l’histoire des communautés chrétiennes d’Orient hors de l’Empire. Cependant, il est certain qu’Édesse, capitale du royaume d’Osroène, a été le cœur de la chrétienté de langue araméenne. La première trace de chrétiens à Édesse date de 200. Il semble aussi que l’évangélisation de la Mésopotamie soit partie de cette ville. En Iran, le christianisme se développe sous le règne de l’empereur Shapour Ier au milieu du IIIe siècle, en raison de la déportation en Perse de prisonniers chrétiens d’origine grecque ou araméenne. Toutes ces communautés dépendent du patriarcat d’Antioche. À partir de la fin du IIIe siècle, le christianisme se propage le long du golfe arabo-persique. Quand Constantin se convertit, au début du IVe siècle, les chrétiens d’Orient forment une communauté nombreuse et organisée. Au milieu du VIe siècle, on mentionne l’existence de chrétiens à Ceylan et un évêché dans le Kerala actuel.

Ajoutez à cela : Les chrétiens de Mésopotamie et d’Egypte.

II - Voici la carte des différents types et noms des différentes églises d’Orient :
Type Nom Commentaire

- Églises non-éphésiennes

Église de l’Orient, née au premier siècle, remonte à l’apôtre Thomas. S’est scindée en 1553, date à laquelle une branche chaldéenne (voir ci-dessous) s’unit à Rome. Ces deux Églises ont chacune leur patriarche.
Église chaldéenne Se sépare en 1553 de l’Église précédente et s’unit à Rome.

- Églises non-chalcédoniennes

Église syriaque d’Antioche organisée en patriarcats, elle célèbre le rite araméen. Une partie est rattachée à Rome.
Église copte a été fondée par l’évangéliste Marc, issue de l’église d’Alexandrie. Sous la juridiction d’un patriarche-pape, les Coptes célèbrent leur rite en langues copte et arabe
Église apostolique arménienne, fondée au IVe siècle par Grégoire l’Illuminateur.

- Églises chalcédoniennes

Églises grecque orthodoxe et grecque-catholique (ou melkite) Fidèles à la doctrine de l’unique personne du Christ en deux natures, elles sont de rite byzantin. Les Grecs orthodoxes dépendent du Patriarcat de Constantinople. Les Melkites - unis à Rome - dépendent de celui d’Antioche, de Jérusalem, ou d’Alexandrie.

Église maronite, implantée au Liban, en Syrie, en Terre Sainte, en Egypte, et à Chypre, et dans les cinq continents. Rattachée à Rome, mais organisée en Patriarcat autonome. Le culte célèbre le rite en syriaque ou en arabe, mais également dans les langues de l’Expansion.

Église latine Patriarcat Latin, Patriarcat héritier des Croisés, dirigé par Mgr Fouad TWAL, qui réunit des fidèles dans le Proche-Orient. Le rite est célébré en arabe et parfois en latin.

Églises Protestantes, à ces « latins », il convient d’ajouter des églises protestantes implantées depuis le XIXe siècle.

(c) Eparchie Notre-Dame du Liban de Paris des Maronites - mis en ligne le 14 janvier 2013 - Mentions Légales