CHRETIENS D’ORIENT : UNE VOIX À ENTENDRE

Pour commencer, j’adresse un cordial remerciement à Monseigneur Charbel MAALOUF, ainsi que le vœu d’un nouvel épanouissement à l’occasion de cet heureux Jubilé. Merci également à vous tous et toutes ici présents.

Mesdames et Messieurs,

I - Parler des chrétiens d’Orient devient, ces temps-ci un plat quotidien. La France et l’Europe en général, se réveillent, à juste titre, aux grands tournants de l’histoire. En elles se réveille certainement une nostalgie orientale ; je dirais une vocation méditerranéenne et un retour au Bassin méditerranéen, au MARE NOSTRUM, qui n’est pas seulement le berceau de foi, de science et de civilisation, mais un point de convergences, de rassemblement et de confrontations positives. Si ce ne sont pas les valeurs monothéistes : juives, chrétiennes, ou musulmanes, qui se réveillent en elles, c’est en tout cas l’humanisme, qui ne se réclame d’aucun Dieu, qui prend la place d’honneur.

Je ne suis pas venu pour m’apitoyer ou pour vous faire apitoyer sur le sort des chrétiens d’Orient, ni pour valoriser leurs gloires antiques dans le fleurissement théologique et culturel qui est le leur. Je ne suis pas venu non plus pour vous rappeler qu’ils ont été les premiers à accepter l’annonce de l’Evangile, ou qu’ils ont eu une expérience séculaire exceptionnelle interreligieuse et interculturelle avec le monde juif, le monde païen (romain, grec, phénicien…), et plus tard avec les différentes civilisations et religions de la terre.

II - Qu’entend-on par l’expression « Chrétiens d’Orient » ??

• L’expression « chrétiens d’Orient » sert ainsi parfois à désigner « au sens le plus large » les chrétiens non-latins, donc surtout orthodoxes. Elle sert plus particulièrement pour définir les chrétiens qui relèvent essentiellement des « Églises orthodoxes orientales » - ou non-chalcédoniennes (Églises des deux et des trois conciles) - mais aussi parfois des « Églises orthodoxes d’Orient » - ou « chalcédoniennes » (Églises des sept conciles) - auxquelles certains auteurs catholiques ajoutent les Églises catholiques orientales.
• Les chrétiens repris sous ces appellations représentent des minorités plus ou moins importantes présentes en Iran, Turquie, Inde, Pakistan, Indonésie, Éthiopie, en Érythrée, en Égypte, en Arménie, en Syrie et au Liban mais aussi à travers leurs expansions européennes, nord et sud-américaine ou encore australienne.

III - NOMBRE : Le recensement des chrétiens d’Orient est très malaisé : peu d’enquêtes fiables ont été menées et, en outre, nous, en tant que responsables religieux, nous avons tendance à surestimer leurs effectifs. Les statistiques varient ainsi d’une source à l’autre et doivent être considérées à titre indicatif plutôt qu’absolu.
Etant des communautés en pleine mutation, leur exode se fait sentir. Quelle est leur Répartition en Orient au début du XXIe siècle, à titre indicatif ?
Les chiffres varient selon les publications :
Égypte  : généralement estimé de 7 à 10% d’une population de 84 millions d’habitants. Mais la fourchette des pourcentages proposés peut osciller de 5 à 20%.
Liban  : de 35 à 40% sur une population de 3,8 millions d’habitants (répartis en 20 à 25% de maronites, 7% de grecs-orthodoxes, 5% de grecs-catholiques, 4% d’Arméniens, orthodoxes et catholiques). Mais la diaspora libanaise compte environ 6 millions de personnes, principalement des chrétiens, dont un tiers aux États-Unis, et le reste réparti entre l’Europe, l’Amérique latine, l’Afrique subsaharienne et l’Australie.
Syrie  : de 4 à 9% sur une population de 20 millions d’habitants (répartis entre grecs-orthodoxes, syriaques, melkites, jacobites, Arméniens et latins).
Palestine  : environ 8% en Cisjordanie et 0,7% à Gaza sur une population totale de 3 millions de Palestiniens.
Israël  : de 2 à 4% sur une population de 6,5 millions mais en comptant l’importante immigration catholique et orthodoxe venue de l’ex-URSS depuis 1990.
Jordanie  : environ 6% sur une population de 6,5 millions.
Irak  : entre quatre cent mille et un million de personnes sur une population totale de 31 millions d’habitants. Un nombre important de chrétiens se sont exilés depuis la guerre du Golf de 2003 l’instabilité qui s’en est suivie dans le pays et le mouvement semble se poursuivre.
Iran  : de 180 000 à 300 000 personnes sur 77 millions d’habitants, essentiellement des Arméniens, majoritairement orthodoxes. La moitié des chrétiens du pays se sont exilés lors de la révolution iranienne de 1979, la plupart s’étant réfugiés en Californie.
Turquie  : quelques dizaine de milliers de personnes, de 80 000 à 200 000 sur une population de 75 millions d’habitants.
L’Arménie, avec ses trois millions d’habitants, est quand à elle un pays considéré comme entièrement christianisé. On dénombre également environ 6 millions de chrétiens syriaques en Inde dans l’État du Kerala, et 4 millions qui forment une diaspora aux États-Unis, en Europe et en Australie.
On rencontre des chrétiens non-orientaux au Moyen-Orient, des catholiques latins, des protestants, des évangéliques ou encore des travailleurs Philippins émigrés dans le Golf persique. L’Arabie saoudite ayant décrété l’ensemble de son territoire « terre sacrée » de l’Islam, il est interdit d’y construire des synagogues, des églises ou des temples et les travailleurs immigrés chrétiens n’ont pas le droit - même en privé - de célébrer leur culte sous peine d’arrestation et d’expulsion, à la différence du Koweït, du Bahreïn et des Émirats Arabes Unis qui ont autorisé la construction de quelques lieux de cultes. La minorité chrétienne du Yémen est elles en voie d’extinction.
Les démographes estiment que vers 2020, les chrétiens d’Orient ne représenteraient plus que 5 ou 6 millions de personnes au milieu d’une population musulmane en nette augmentation, alors qu’à un moment donné, tout l’Orient était chrétien.

IV - Voici la carte des différents types et noms des différentes églises d’Orient :

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V – TEMOIGNAGE : Ceci dit et exposé, je suis en mesure de vous livrer, Mesdames et Messieurs, mon témoignage personnel. Récemment arrivé en France et en Europe, comme évêque des maronites et Visiteur apostolique en Europe, depuis un an et demi, et après avoir effectué plusieurs visites à la rencontre de mes ouailles dans les différentes villes de France et d’Europe, je suis en mesure de relever ces quelques réflexions concernant l’actualité des Chrétiens d’Orient en Europe et la voix qu’il faut entendre et en tenir compte.

Divisons les chrétiens d’Orient en deux catégories : ceux qui vivent encore en Orient, et ceux qui ont réussi à s’en éloigner. Pour résumer, les Chrétiens orientaux sont devenus des minorités mais éparpillés dans les quatre coins du monde.

1 – Ceux qui se sont installés loin de l’Orient : Partout là où je vais en France ou en Europe, et dans les cinq continents, je rencontre des chrétiens d’Orient, de toutes les confessions. Quelques fois, ils sont desservis par des prêtres de leur rite, et quelquefois non. Ce n’est pas seulement la langue arabe qui les réunit et leurs habitudes folkloriques ou culinaires, mais aussi la nostalgie de l’Orient, la chaleur humaine dans les relations et les valeurs familiales qui leur sont propres. Curieusement, on les trouve très solidaires dans les pays d’émigration. Ils sont un peu perdu ; mais ils sont satisfaits qu’ils soient dans en sécurité des les pays d’accueil ou leurs enfants trouvent une école et du travail.

Ils s’intègrent facilement dans les pays où ils s’installent. Autrement dit, ils disparaissent….lentement. Les nouvelles générations, avec les mariages mixtes, s’adaptent parfaitement. L’on sent qu’ils veulent oublier ce que leurs parents ont enduré et qu’ils ne sont pas prêts à refaire la même expérience que leurs parents. Cependant, quelques-uns de nos jeunes gardent une certaine nostalgie viscérale pour leur patrie d’origine. Disons, pour terminer ce volet, qu’ils ont un taux très minime de criminalité ou de chômage. S’accommodant avec les lois des pays en bons citoyens, ils s’adaptent bien aux systèmes pédagogiques et ils promettent.

Quant à moi, évêque des Maronites, j’avais pose durant la première session synodale la question suivante : Qu’est-ce qu’être maronite en France et en Europe ??? Comment adapter et vivre notre « maronité » dans un contexte autre que moyen-oriental ? Les mêmes questions peuvent être posées à tous les chrétiens d’Orient. Comment être chrétien oriental en France et Europe ? La réponse à ces questions sera le résultat d’un effort collectif et collaboratif coresponsable sous la lumière de la foi. Pour mener à bout cette réflexion, et réussir son adaptation dans un nouveau contexte, il nous faudra renouer avec le sens authentique et originel de notre identité orientale, qui n’est essentiellement qu’une foi, appartenant à la famille syriaque, grecque, copte ou arménienne qui partage un patrimoine et un héritage très précieux et très indispensable. Cette foi ne pourra plus être limitée à un territoire, c’est plutôt une foi transnationale et transmoyen-orientale !!! Autrement dit, je crois, on doit pouvoir trouver une CAUSE pour les chrétiens de l’expansion ! Une cause qui les sauvegarde et qui les préserve ; autrement, on prévoit pour eux, dans un bref délai, une lente perdition.

2- CEUX qui sont toujours en Orient :

A- POLITIQUEMENT : Ils ne sont pas satisfaits des régimes politiques et du climat général de la vie quotidienne. Ils sont inquiets de l’avancée de l’islamisation, et ils craignent une forme de « dhimmitude » (soumission des chrétiens et des juifs en terre d’Islam). Grosso modo, ouverts à la modernité depuis des siècles, aux idées démocratiques, les chrétiens ne peuvent pas marcher derrière des dictatures. Si la situation perdure, ils finiront par trouver un moyen pour quitter les lieux. C’est la LIBERTE RELIGIEUSE que demandent les chrétiens d’Orient. C’est le pluralisme démocratique et la diversité, même profil bas, qu’ils réclament, et il y va de leur droit de le faire !

B-
Mais avant d’en arriver là, on remarque par ailleurs que le grand danger que les chrétiens d’Orient courent est certainement la division entre eux. Ou disons, autrement, la non solidarité entre eux. Ils cherchent en vain une cause qui les unit, qui dirige leurs efforts et qui motive leurs engagements. Au lieu d’être une richesse théologique, culturelle, économique et politique, leur diversité les dispersent et les attachent à des forces aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur. Le peu qu’on puisse dire que c’est qu’ils pèchent, sans le savoir, contre leur précieux patrimoine et donnent quelquefois un contre-témoignage dans leur clientélisme, leur compromission et leur népotisme...

C’est Antioche, Alexandrie, et Jérusalem qui doivent finalement nous réunir pour nous unir. C’est-à-dire notre appartenance à nos origines syriaque, araméenne, grecque et copte. C’est-à-dire notre appartenance au Christ et à son Evangile. L’héritage des Eglises apostoliques d’Antioche, d’Alexandrie et de Jérusalem, ainsi que leur patrimoine, sont communs à toutes les églises d’Orient).

C- SOCIALEMENT : Je viens de rentrer donc du pays. Les gens sont angoissés, chrétiens et non chrétiens, devant la situation politique actuelle du Moyen Orient : fondamentalisme, radicalisme, dhimmitude, violence, explosions mortelles, terreurs... La violence est aveugle. Elle menace toutes les parties, elle agite les esprits et elle déchire les cœurs. Et cela se répercute sur le quotidien, en maladie, en stress…. Et on perd de plus en plus la joie de vivre et l’espoir d’être.

D – PEDAGOGIQUEMENT : Les conséquences des guerres :
Une baisse dans la formation, dans l’éducation, voire des problèmes au niveau social et familial.

CONCLUSION :
Peut-on parler d’ESPOIR ? La disparition des chrétiens a déjà commencé depuis bien longtemps, depuis plus d’un siècle : Arméniens, Assyriens, Chaldéens, Maronites (famine, émigration)…

L’espoir, on le retrouve auprès des saints : Charbel, Rafqa, Hardini, Béchara Abou MRAD…On le retrouve auprès des honnêtes gens, et ils sont très nombreux. On le retrouve auprès de la jeunesse, mais il faut bien l’encadrer et lui inculquer les valeurs de l’Evangile. L’Eglise a un rôle à jouer ? Bien évidemment. Mais je soutiens également que les chrétiens de l’expansion ont un rôle capital à jouer dans la réforme éventuelle, non seulement économique mais aussi dans la reforme spirituelle, culturelle et politique. Et c’est l’objet d’une autre conférence !!!!

Oui, nous, chrétiens d’Orient, nous avons un besoin impératif de l’Occident, de vous européens. Un seul cri : aidez nous à rester en Orient pour cultiver la culture du «  vivre ensemble  » avec l’Islam et le judaïsme. Il y va de notre vocation de le faire. Sachons que grâce aux chrétiens d’Orient, épousant la langue arabe, le royaume des Cieux peut être mieux annoncé.

Mgr Maroun Nasser GEMAYEL
Evêque de l′éparchie maronite Notre-Dame du Liban à Paris
Visiteur Apostolique des Maronites en Europe

(c) Eparchie Notre-Dame du Liban de Paris des Maronites - mis en ligne le 14 janvier 2013 - Mentions Légales